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<<< GENS DE GENNEVILLIERS II >>> Sophie ou l’art de la légitimité Elle en a fait des petits boulots ! Serveuse dans un restaurant près de la place de la République à Paris, dame pipi sur les Champs Elysées, hôtesse dans des super marchés, elle a arpenté des cuisines de fast-foods ! Sophie Bernet venait du Havre où son père est architecte et sa mère est au foyer. Elle avait quitté cette ville portuaire où elle avait fait le Conservatoire de musique pour, à Paris, se perfectionner dans son instrument, la contrebasse, tout en faisant bientôt de l’italien à la fac. « Je faisais de la musique et de l’italien parce que cela me plaisait et des petits boulots à côté pour vivre. Aujourd’hui on réfléchit plus en termes de carrière. » Mais à l’époque – la fin des années 80 - elle n’y songeait pas. Elle voulait être « indépendante », elle l’était et, en même temps, elle savait qu’elle avait des parents, là bas au Havre, sur lesquels elle pouvait compter en cas de coups trop durs. Nouveau petit boulot, elle se retrouve « huissier » à la Comédie-Française. En termes maison cela veut dire faire le standard, trier le courrier, ouvrir la porte devant l’administrateur (alors Jacques Lassalle). « Le théâtre, le milieu théâtral ne m’attiraient pas particulièrement mais j’en avais la curiosité. Un jour on m’a dit que je pouvais aller voir une répétition. Il fallait passer par une petite porte.» Une porte magique. Elle voit Youssef Chahine et sur la scène Jean-Yves Dubois qui se frappe la joue. « Je me suis dit : cela se passe mal. Et puis quand j’ai vu le spectacle, « Caligula », j’ai compris que c’était dans le jeu. Alors, je suis happée par le spectacle. Je comprends que l’on peut aimer le théâtre. » Entre temps, elle a largué la contrebasse. Trop de règles dans l’école où elle apprend, trop de doutes, trop lourd à porter pour une femme. Un jour elle tombe avec son instrument dans un escalier du métro. L’instrument est mal en point et elle n’a pas d’argent pour le réparer. Adieu la contrebasse. La Comédie-Française la conduit dans l’une de ses annexes, le théâtre du Vieux Colombier qui vient alors de rouvrir (on est en 1993). De caissière, elle bifurque doucement vers les relations publiques (les rp), grâce à celle qui dirige ce service, Florence Lhermite. «Il régnait une belle ambiance dans l’équipe ». On l’entraîne voir les spectacles de Jean-François Sivadier, du polonais Krystian Lupa et ainsi de suite. Elle se prend au jeu. Arrête la fac d’italien au niveau de la maîtrise. Après quatre ans de Vieux-Colombier, elle apprend qu’un poste de « rp » se libère au Théâtre de Gennevilliers. Elle a un entretien avec Bernard Sobel. Une belle conversation dont elle se souvient encore. Les questions de Sobel la troublent. Il lui demande comment elle conçoit une politique tarifaire, elle répond que cela doit tenir compte des revenus, il réplique en citant l’exemple du foot. « Ce qu’il disait m’a fait douter de ce que je faisais, mais c’est en doutant que l’on avance. » A la fin elle lui dit « que vous m’engagiez ou pas, ce n’est pas grave, je viens de passer un moment important. » Engagée au Théâtre de Gennevilliers, elle doute toujours. « Je ne me sentais pas légitimée à parler d’un spectacle à des profs. C’était difficile. Je ne suis pas une artiste. Et puis j’ai fini par prendre les choses par l’autre bout, en partant des gens de Gennevilliers. Et là je suis arrivée à faire passer des choses. Ma faible culture théâtrale devenait un atout. J’étais du côté du public. Et ce public, je l’aime profondément : il vient avec ses tripes, il n’intellectualise pas. Moi non plus je ne comprenais pas tout et je le disais. » Gennevilliers, « ville déstructurée », lui rappelle le Havre, « ville détruite » (par les bombardements). « Je m’y retrouve ». Sophie aime la population mêlée de la ville, elle aime « tout ce qui est étranger ». Elle a fait partie de l’association de Pilar Barthe, au Luth qui, tous les samedis, faisait des cuisines du monde. Elle a fait de la danse orientale avec l’association Ador. Elle se sent bien avec la nombreuse communauté maghrébine de la ville, « je suis dans un rapport tactile.» Etre rp c’est plus qu’un métier, c’est une passion comme le dit de l’élevage dans des régions accidentées un paysan Cévenol dans La vie Moderne, le film de Raymond Depardon. Sophie est une passionnée. « J’ai affaire à des gens qui pensent que le théâtre n’est pas fait pour eux. J’ai un sentiment de justice vis-à-vis de ces gens là. Ils peuvent se sentir enfermés dans un milieu, une langue. Il faut trouver des ouvertures. Alors le théâtre est plus fort. Quand ils me remercient, c’est bouleversant. Et moi je trouve ma place. Je me sens légitimée. » |
