GENS DE GENNEVILLIERS II  >>>

Alain, noir c'est noir

Les spectateurs ne le voient pas ou quand il passe furtivement parmi eux ne le remarquent pas, mais les coulisses du Théâtre de Gennevilliers le connaissent bien. Il est comme eux, toujours habillé de noir ou gris sombre, passe muraille. Il travaille là depuis 27 ans et il a cette élégance de passer toujours inaperçu. Et, probablement que dans les rues de Gennevilliers on ne le remarque pas non plus : c’est un homme discret. Depuis bientôt vingt ans qu’il habite Gennevilliers, il vient tous les jours à pied au théâtre traversant « cette ville bizarre qui n’a pas de centre ville ».

Au théâtre, donnant sur la rue des Grésillons, il partage un petit bureau avec un collègue. Au mur, il a punaisé l’esquisse du décor d’un ancien spectacle de la maison pour Le cerceau du russe Slavkine. Alain est « régisseur général ». Dans son bureau, il cherche sur internet où trouver à meilleur prix les produits dont le spectacle en répétition a besoin, il téléphone, mais le plus souvent son bureau est vide. On le croise plutôt en coulisses, rares sont les soirs où il ne rôde pas sur le plateau. Se fondant avec les murs, l’homme en noir veille.

La vie est souvent faite d’alchimie entre la passion et le hasard. Electricien de formation, Alain s’est très tôt intéressé à la musique, à la haute fidélité. « Je suis entré à Paris dans une boite qui ne faisait que cela. J’allais installer des grosses chaînes chez les richmen » Voilà pour la passion. Le hasard vient quand un ami « qui aimait beaucoup le théâtre » l’entraîne au théâtre de Gennevilliers. « On s’y est fait des copains », entre autres Jean Dufour, l’administrateur de Bernard Sobel. « De fil en aiguille j’en suis venu à rester au théâtre le week-end pour m’occuper de la vente de « théâtre/public » la revue éditée par le théâtre. » Ce fil va entraîner une autre aiguille : le théâtre a besoin d’une régie son pour le spectacle Tambours dans la nuit (une pièce de Brecht). On sait que c’est sa partie, il s’y colle. Et revient vendre la revue. « J’avais un pied dans la place. Et puis un jour Sobel m’a demandé si je voulais faire partie de l’équipe ».

L’équipe travaillait collectivement. « On tournait sur les régies plateau, son, lumière. On fait ça jusqu’à la rénovation du théâtre en 1984. Après, quand il a été pourvu de deux salles, cela n’a plus été possible. J’ai choisi de rester sur le plateau. C’est là que je me trouve bien. »

Alain est partie une ou deux fois prendre l’air dans un autre théâtre, il est toujours revenu. «Avec bonheur » souligne-t-il. « Il faut toujours trouver une bidouille pour que cela tourne, je participe à la construction du décor, cela me correspond bien, je suis très manuel. »

Il est loin de ses études d’électricien. « Je fais partie de cette génération qui pouvait faire des choses sans avoir fait d’école, sans avoir les diplômes nécessaires ». Il reste étonné d’être là. « J’étais content de faire la librairie le week-end, je ne pensais pas entrer comme machiniste au théâtre. C’était enfoui peut-être. »

En 27 ans de maison, il a vu la technique évoluer. « Quand je suis entré, pour le son, il n’y avait rien ou presque, j’avais un Revox A77, je l’ai apporté. Il a fallu attendre la réfection du théâtre pour avoir un nouveau matériel. » Aujourd’hui dans les cabine son et lumière, tout est électronique, numérique. Sur le plateau, tout est plus concret. Un jour, Alain et les autres finissent d’installer les gradins dans la grande salle, un gros boulot. Nicki Rieti, le décorateur du spectacle en répétition pâlit : les gradins sont trop éloignés du décor, de trois mètres. « C’est important ? » demande Alain. Rieti n’ose répondre. « On va te les avancer tes gradins ». Ainsi va la régie de plateau. « Il faut une certaine humanité. J’ai toujours fait en sorte de ne pas être corporatiste. La solidarité c’est idéal pour le travail, les machinistes vont donner un coup de main à la lumière si nécessaire. C’est rare ici de tomber sur des machinistes qui regardent la montre ».

Un autre jour, Pascal Rambert s’approche de lui : « Tu sais faire du sang ? ». L’homme en noir ignore comme cela se fait mais il ne dit pas non. « Je ne savais pas, j’ai fait ».