Inventer de nouvelles erreurs - Grand Magasin

Grand Magasin

Inventer de nouvelles erreurs


fap-pagespec

5 - 15 NOV

[5, 6, 7, 8, 13, 14, 15 nov. à 21h00] bus
[10, 12 nov. à 19h30]
[9 nov. à 15h00]

Les jours de représentation à 21h00, Boomerang ou Le retour à soi de Claudia Triozzi peut être vu en première partie de soirée.

durée 1h30

RÉSERVEZ

Et au +33 1 41 32 26 26

www.festival-automne.com
+33 1 53 45 17 17

TARIFS

Tarifs : de 7 à 24€
Le Pass ou la Carte : vos places librement à partir de 9€.

À mi-chemin entre cabinet de curiosités et encyclopédie ludique, cet opéra contemplatif opère à vue, allant de l’envers à l’endroit, depuis l’idée qui naît dans la tête d’artistes alchimistes jusqu’à sa concrétisation en forme de pied de nez à la réalité.

À PROPOS

Depuis 1982, la compagnie Grand Magasin traque à l’aide de moyens dérisoires et franchement hilarants ce que la banalité ordinaire peut recéler de… banalité ordinaire. Dire cela c’est affirmer le principe qui est à l’origine des créations menées par Pascale Murtin, François Hiffler (occasionnellement rejoints par Bettina Atala). Rappelons que pour ce duo pince sans rire, la scène n’est pas le lieu de la spectacularisation mais bien l’espace de l’infime, du mineur et par là même d’un invisible devenu tel faute de temps, d’attention ou de concentration. Qu’ils orchestrent des visites guidées dans les jardins publics ou qu’ils dissertent doctement au cours de conférences, les agitateurs de Grand Magasin, avec un sérieux de pape que chatouillerait un brin de paille, ont une façon unique de réveiller les curiosités assoupies.  Inventer de nouvelles erreurs obéît à cette logique. Son postulat de départ est d’une simplicité confondante : « Pas une feuille d’arbre ne se ressemble » aurait un jour affirmé une princesse à un gentilhomme persuadé du contraire. Voilà un argument qui peut fonder un opéra. Y seront chantées : l’incalculable variété des feuilles, l’immense diversité des choses, l’infinité de découvertes possibles à l’intérieur d’un champ délimité. Avant cela, auront été montrés les coulisses, l’idée et sa mise en œuvre, les tentatives et les ratages. Les erreurs. À l’injonction fameuse d’Antoine Vitez, faire théâtre de tout, ces artistes bricoleurs de génie répondent méthodiquement depuis 30 ans par des représentations où de trois fois rien surgit l’émerveillement.

GÉNÉRIQUE

Avec Bettina Atala, François Gremaud, Michèle Gurtner, François Hiffler., Tom Johnson, Pascale Murtin., Diederik Peeters
Sopranos Elisa Doughty et Aviva Timonier
Flûtistes Amélie Berson, Alessandra Giura Longo
Musique Tom Johnson
Chansons additionnelles Grand Magasin

Création le 5 novembre au T2G dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Production déléguée Grand Magasin
Coproduction Théâtre National de Toulouse, Le Manège de Reims, Le Parc de la Villette à Paris dans le cadre des résidences d’artistes, Théâtre de L’Arsenic – Lausanne, T2G, Festival d’Automne à Paris
Coréalisation T2G, Festival d’Automne à Paris

ENTRETIEN

Vous décrivez votre nouvelle création, Inventer de nouvelles erreurs, comme une “comédie de coulisses”. Que signifie donc ce genre ?
François Hiffler : C’est une traduction littérale du terme backstage comedy, une tradition issue des comédies musicales de Broadway. Des spectacles (ou des films) qui racontent leur propre élaboration, en incluant les ébauches, les ratés, les castings, etc. Un peu comme un making off. Il n’y en a pas beaucoup qui correspondent
exactement au genre mais Tous en scène! de Vincente Minelli est un bon repère. Le principe en lui-même -montrer le processus de fabrication d’une oeuvre - est
très courant . Nous faisons référence à ce genre de la backstage comedy parce que nous construisons une pièce musicale.
Pascale Murtin : Oui, et ce qui est nouveau pour nous, c’est d’avoir passé commande de la musique à un compositeur : un ami américain qui s’appelle Tom Johnson. L’idée d’une collaboration extérieure nous intéressait. Jusqu’ici nous composions nous-mêmes les airs chantés dans nos spectacles. Nous fabriquions des chansonnettes sans considérer cela comme de la musique. La dimension musicale de nos pièces réside plutôt dans le rythme général, les silences, le texte, bien plus que dans les parties chantées. Tom Johnson a créé une pièce musicale d’un quart d’heure et nous allons broder autour. Certaines conversations que nous avons eu avec Tom en amont de la composition de sa partition apparaîtront dans la pièce elle-même.
François Hiffler : L’idée de départ était de montrer l’élaboration de cette oeuvre musicale créée par Tom Johnson, en conservant tous nos échanges. Mais à l’heure actuelle, ça a tendance à dériver un peu… Finalement le sujet de la pièce musicale commence à nous intéresser davantage que le principe du making off lui-même.

Et quel est donc le sujet de cette pièce musicale ?

Pascale Murtin : Il se résume en deux phrases, extraites d’un texte du philosophe Leibniz. Il s’agit d’un conte, qui traite des micro-différences. L’histoire d’une princesse qui dit “je ne crois pas qu’en ce jardin se trouvent deux feuilles exactement semblables, il y a toujours de petites différences”. Le gentilhomme auquel elle s’adresse veut lui prouver que ces deux feuilles existent mais “quoi qu’il en cherchât beaucoup” écrit Leibniz “il fut convaincu par ses yeux qu’elles étaient toutes différentes”.

François Hiffler : À partir de ces deux phrases, Tom Johnson nous a proposé 16 variations. Il construit souvent sa musique selon des principes mathématiques proches de la musique répétitive. Mais si l’on écoute bien, ce n’est pas répétitif puisqu’il ne joue jamais exactement la même chose. Il utilise une palette très réduite… Par exemple, il est l’auteur d’un opéra de quatre notes.

Cette manière de travailler sur la répétition et la tautologie est aussi une des particularités de votre écriture. Tom Johnson connaissait-il votre travail avant que vous lui passiez commande ?
Pascale Murtin : Oui, ça fait des années qu’on se côtoie et qu’il vient voir nos spectacles. Il était même étonné qu’on ne lui ait pas proposé un projet avant !
François Hiffler : Cette façon de travailler sur les infinies variations nous passionne, en effet. La prévisibilité est chez Tom un critère artistique : plus on sait ce qui va se passer, plus c’est beau. Dans ses oeuvres, tout est expliqué de manière très didactique. Ce sont des positions que nous avons également prises dans notre dernier spectacle où l’on s’efforçait de raconter en amont comment chaque scène allait se dérouler.
Pascale Murtin : Ce qui est fou, c’est que ça ménage pourtant une sorte de suspense… bien qu’en l’absence de surprise.

François Hiffler : Oui, c’est comme si on était débarrassé du problème de la surprise. Dès lors, on se concentre sur autre chose. Savoir que le jour va se lever n’empêche pas de s’extasier de sa venue. L’étonnement que fait naître la similitude, celui qu’on éprouve face au pléonasme et à la tautologie, est l’un des moteurs de nos spectacles. Notre devise, ce serait un peu: “C’est la forêt qui cache la forêt”. Ou “le mot qui cache le mot”. Dans Nos oeuvres complètes, il y avait le solo de Pascale intitulé “Portrait de John Wayne” dans lequel elle disait que John Wayne, le premier jour, avait mangé du corned beef pour la première fois, et que le deuxième jour, c’était la première fois qu’il mangeait du corned beef pour la seconde fois, et ainsi de suite… Et c’était toujours une découverte de manger du corned beef pour la trois millième fois parce que c’était la première trois millième fois! Il y a toujours des différences.

 

L’histoire de la princesse et du gentilhomme racontée par Leibniz ne compte que deux personnages… Comment, sur scène, vous répartissez vous la parole ?
François Hiffler : Tom avait envie de personnifier les princesses sous forme de deux chanteuses jumelles soprano. Nous lui avons alors proposé de transformer le
gentilhomme en plusieurs gentilshommes. En tout, il y a six gentilshommes (trois femmes et trois hommes), deux flutistes et deux chanteuses qui, finalement, ne
sont pas jumelles mais ont des voix jumelles.

Pascale Murtin : Les interprètes savent qu’ils vont avoir assez peu de choses à faire: dire des mots, réciter des listes, changer de place… Mais ils sont consentents, bien sûr, ils ne s’attendent pas à un travail d’acteurs. Tout est écrit, selon des principes quasi mathématiques.

 

A l’aide de listes, rubriques, catégories improbables, vous proposez généralement d’ordonner le monde de façon poétique et dérisoire. Est-ce encore le cas dans Inventer de nouvelles erreurs ?
François Hiffler : Oui, en quelque sorte. La pièce risque d’être une sorte de méditation sur la question du même et du différent. Alors, il n’y aura certainement pas de personnages pour interpréter ce sujet très vaste mais chaque personne va devenir une liste d’objets, de fleurs, de choses, de qualités. Chacun pourra se définir selon
plusieurs listes.
Pascale Murtin : Par ailleurs, si on demande à nos comparses de citer cinq parties du corps, ils ne vont pas nécessairement citer les mêmes. A partir d’un ensemble
commun, on obtiendra des sous ensembles différents.

Dès 1982, date à laquelle vous avez créé Grand Magasin, vos spectacles ont mis en place une sorte  d’esthétique de la maladresse tout à fait inédite. Aviez-vous conscience de proposer un travail tout à fait marginal par rapport à l’esthétique théâtrale d’alors ?
François Hiffler : Non, pas vraiment...
Pascale Murtin : Si, quand même…
François Hiffler : Non pas vraiment parce qu’on ne voyait pas assez de spectacles pour prétendre se positionner dans un quelconque paysage théâtral. Nous venions de la danse, mais nos références venaient avant tout des arts plastiques et de la performance.
Pascale Murtin : Si, quand même parce que nous revendiquions une certaine gaucherie qui était traditionnellement évacuée des plateaux.
François Hiffler : L’infra-mince, l’infra-ordinaire nous a toujours davantage touché que la performance et la technicité. D’où le choix dans nos pièces, de déplacements
simples à effectuer, d’objets faciles à rassembler pour une somme modique, de textes sortis du dictionnaire de base. C’est la composition de ces éléments ordinaires qui fondent notre vocabulaire.


C’est l’esthétique que défend le nom de votre groupe:
Grand Magasin ?
François Hiffler : Oui. L’idée du Grand Magasin, c’est celle d’un grand stock, réservoir de mots, d’idées, accessibles à tous et ouvert à tous les vents.

Quels artistes alors ont pu vous nourrir ou vous conforter dans vos positions ?
François Hiffler : Grand Magasin s’est surtout sculpté par repoussoir ! Disons qu’on savait ce qu’on ne voulait pas faire... Bon, il y avait quand même quelques artistes
qu’on admirait beaucoup. Comme Stuart Sherman.
Pascale Murtin : Ou Christian Boltanski, au début des années 1980. On avait vu une de ses expositions dans laquelle il tentait de reconstituer un stylo qu’il avait eu à l’âge de sept ans, et de reproduire des gestes de son enfance en se mettant à genoux pour retrouver sa taille de l’époque.
François Hiffler : Mais je crois que la découverte artistique majeure a été le principe du “bien fait, mal fait, pas fait” de Robert Filiou. C’est devenu un manifeste. Sous
cette influence, on a été tenté de faire des spectacles qui s’approchent du “presque rien” ou du “presque vide”. Mais l’esthétique du “rien”, du “vide”, du “silence” est
aussi la porte ouverte à une certaine gravité ou religiosité que nous fuyons. Nous cherchons également, dans nos pièces, à nous amuser.

En trente ans de création, y a t-il des pièces qui “restent” plus que d’autres ?
Pascale Murtin : Il y a des marchepieds plus solides que d’autres. Par exemple, Nos oeuvres complètes n’était pas une pièce forcément réussie, dans la mesure où elle était un peu indigeste, mais elle nous a énormément servis par la suite. C’était un programme pour les dix ans à venir. Une sorte de catalogue d’idées, de maquettes.

Avez-vous la sensation de creuser toujours le même sillon ?
François Hiffler : À peu près, oui. Il y a eu des virages. Apres “Nos oeuvres complètes”, on a cessé de vouloir raconter des histoires. Avant, notre objectif était toujours de “mal” raconter une histoire, d’échouer à la transmettre et de la livrer en miettes.
Pascale Murtin : Depuis, ce sont plutôt des expériences spatio-temporelles, par exemple, chronométrer des durées et les remplir, comme dans LE MEILLEUR MOMENT. C’est aussi le cas avec Elargir la recherche aux départements limitrophes ou Zéro tâche(s) sur une ont été effectuée(s) correctement.


Que signifie pour vous ce titre, inventer de nouvelles erreurs ?
François Hiffler : Nous avons trouvé le titre, qui est un aphorisme de Lichtenberg, avant même de savoir ce qu’on allait faire. Lorsqu’on invente un nouveau spectacle, l’ancien devient instantanément obsolète. Une nouvelle chose est toujours une future nouvelle erreur. Ce qui nous intéresse, c’est le moteur, c’est ce qui donne envie de se mettre en mouvement plutôt que le mouvement lui-même. Tout est une ébauche perpétuelle qui permet de continuer. Leibniz prétend “qu'un désir d’avancer, une Appétition meut l’univers et les individus” : il est logique qu’elle nous meuve aussi.

 

Propos recueillis par Eve Beauvallet

Photo © Véronique Elléna

AVANT/APRÈS

[samedi 8 novembre à 17h30]
Rencontre philosophique 2/4
La privation de l’intime
Emmanuel Alloa reçoit Michael Foessel

ON EN PARLE
Un Fauteuil pour l'Orchestre Denis Sanglard
Les Inrocks Fabienne Arvers
Umoove Nicolas Villodre
Culturopoing Alban Orsini
Inferno Lou Villand
Théâtre du Blog Christine Friedel
Mouvement Thomas Corlin
Ma Culture Jeanne Bathilde
Marsupilamima Martine Horovitz Silber



 AVEC LES PUBLICS

Dossier du spectacle

Écouter Tom Johnson sur soundcloud